Interventions d’Edgar Morin et de Patrick Viveret lors de l’Assemblée Générale 2012 du Collectif Roosevelt

Intervention d’Edgar Morin

“Je voudrais parler des obstacles préliminaires à surmonter pour convaincre.

Le premier obstacle, c’est une structure de pensée, quand on ne voit pas d’autre issue que dans le jeu d’une économie libérale, d’une croissance indéfinie supposée résoudre tous les problèmes. Quand on sait qu’il n’y a pas de solution dans l’économie bureaucratisée de l’URSS ni dans la voix néo libérale, reste à convaincre celles et ceux qui sont dans le désarroi qu’on doit changer cette vision des choses, cette structure de pensée qui ne voit qu’en alternative croissance/décroissance, mondialisation/démondialisation. Cette structure de pensée n’est pas ouverte, ne permet pas d’intégrer les idées qui fermentent depuis tant d’années : économie sociale et solidaire, celle de Roosevelt 2012, celle de l’agro-écologie qui, rassemblés ensemble, peuvent donner le visage d’une politique. ..

C’est à l’occasion d’une crise psychologique ou mentale que cette structure de pensée peut se modifier.

Une chose est plus facile, c’est le problème de l’erreur et de l’illusion. Quand nous considérons les idées du passé, elles nous semblent un tissu d’erreurs et d’illusions : le fascisme, le communisme, le progrès comme loi historique sont erreurs et illusions.

Pourquoi serions nous à l’abri des erreurs et des illusions. …

Tant qu’on n’a pas pu convaincre que l’erreur et l’illusion continuent à régner, en particulier l’illusion néo-libérale depuis une dizaine ou quinzaine d’années, on n’a pas encore proposé les voies autres, où de gros efforts de pensées ont été fait, et qui indiquent une direction possible.

Pour lutter contre la sclérose d’une structure de pensée, il faut répéter qu’en faisant confluer ces nouvelles idées, il faut aussi changer la pensée et la conscience « Soyez déjà le changement que vous souhaitez » dit Gandhi.

Il faut une grande confédération des bonnes volontés, des groupes, des personnes aujourd’hui dispersées, la convivialité, la solidarité, la discussion, le partage, une politique qui rétablisse une solidarité désintégrée aujourd’hui. Peuvent s’associer des idées très différentes mais complémentaires ; cela nécessitera un effort de pensée mais cela montrera qu’on ne propose pas seulement une réforme économique nécessaire, mais qu’on a une vision d’ensemble, de salut, applicable à notre pays, à l’Europe et à la planète si on la développe.”

 

Intervention de Patrick Viveret 

“Il faut aller vers un mouvement plus large, confédération ou autre. Il faut qu’on prenne langue aussi avec ces autres initiatives, en disant : on est confronté ensemble à un changement historique. L’ensemble des initiatives citoyennes est amené à se poser ce type de question. Ce que nous pouvons faire, c’est apporter nos propositions mais ça veut dire un processus de co-construction… que nous n’allons pas faire seuls.

(…) En relisant l’histoire de la fracture du début du 20ème siècle entre la gauche radicale et la gauche sociale-démocrate, sur le fond, c’est plutôt Rosa Luxembourg qui a eu raison. Mais l’une des raisons pour lesquelles le mouvement spartakiste s’est fait marginaliser, c’est à cause de ce que dit Edgar Morin : derrière des illusions, il y a des croyances. Si on était simplement en face d’acteurs cyniques ou « nuls », les problèmes seraient simples : face aux cyniques on organise un combat, face à l’ignorance on organise un processus de prise de conscience. Face aux croyances, c’est plus compliqué car elles font références à des socles émotionnels importants. Les spartakistes n’ont pas compris qu’il y avait un socle émotionnel fort dans le camp de la sociale démocratie dominante et ils les ont traités comme s’ils étaient des cyniques ou des idiots, et la nature même de la violence émotionnelle s’est retournée contre eux.

Plus nous aurons à aller vers de la radicalité, et cela devient un enjeu mondial, plus nous devons être très attentifs à la mise en forme de notre radicalité et aux capacités de dialogue avec la part des acteurs qui ne sont pas des cyniques et qui sont dans des systèmes de croyance. Une croyance, on ne l’attaque pas sur une base rationnelle. Une croyance, il faut entrer en empathie avec elle. On ne peut traiter ce problème là simplement par de la critique rationnelle mais en allant comprendre les systèmes de peur et d’espérance respectifs qui appartiennent aux différents peuples (et c’est un des enjeux européens). Le système de peurs et d’espérances des allemands n’est pas le même que celui des autres. On entre davantage dans la question des croyances par des approches de type « dialogue inter-religieux » que par des modalités de type rationnel.”

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