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« La cause humaine », Patrick Viveret, 2012.

Nous allons dans le mur; si Ben Laden n’a pas réussi a détruire la société occidentale, son système économique lui même pourrait y parvenir. Nous le savons mais nous n’y croyons pas, car cette catastrophe en cours provoque chez nous de la sidération. Comment sortir du mur? Patrick Viveret nous propose le désir : la dé-sidération, « desidere » racine latine du mot « désirer », construire la résilience et préparer la métamorphose.

C’est l’objet de cet essai profond, fouillé et tout à fait accessible.

Mais qu’est ce qui fondamentalement provoque cette crise systémique. Pour l’auteur, c’est la fuite en avant dans la démesure, démesures financière, sociale, écologique et qui provoque l’austérité.

Ouvrons les yeux! Patrick Viveret nous y aide en proposant de nombreux exemples pour la repérer : comme la démesure dans l’exploitation en 2 siècles seulement d’un pétrole qui a mis des millions d’années à se former; la démesure dans la finance quand seulement 3% des transactions financières concernent l’économie réelle, quand 50% des transactions boursières en Europe (70% aux USA) sont automatisées. (en fait et cela ne s’est jamais produit avant dans l’histoire de l’humanité, l’économie est devenue le cœur de la société et la finance le cœur de l’économie; système financier qui ne connait que 2 états de l’avis même du Wall street journal : l’euphorie et la panique); démesure dans la crise sociale quand les plus grandes fortunes du monde représentent 1 à 3 millions d’années de SMIC, quand Bill Gates a une fortune supérieure à 56 millions de fois le seuil de pauvreté. Enfin grand risque de démesure politique si nous ne savons pas éviter les effets pendulaires de l’histoire qui face à une telle crise, nous ramèneraient vers le totalitarisme et la guerre.

Mais d’où vient cette démesure? Elle est la conséquence du mal être et du mal de vivre. Sur le plan personnel, elle se traduit par le développement de l’alcoolisme, de la boulimie etc.. Sur le plan sociétal, 3 secteurs d’activités majeurs en sont les signes : l’économie de la drogue comme compensation du mal être, le commerce des armes comme antidote à la peur, et le développement de la publicité comme signe d’un manque important dans le désir d’être des humains. Or 10% des sommes consacrées à ces trois secteurs suffirait à répondre aux besoins vitaux de l’humanité.

Mais l’humanité a quelques rendez vous à ne pas manquer. L’auteur propose donc de substituer au couple « démesure/mal vivre » le couple « modération/bien vivre », et de construire une société de la satiété joyeuse, ou de l’abondance frugale selon le mot de Serge Lattouche, ou de la sobriété heureuse selon celui de Pierre Rabbi. Sortir de la démesure de ces dernières années par la réorientation de nos économies, de nos politiques publiques, est donc la première transformation qui nous incombe.

Mais Patrick Viveret repère deux autres transformations liées à la fin de cycles historiques; tout d’abord celui de la fin de la modernité occidentale et de sa domination, avec l’échec relatif du salut par l’économie, une modernité capable du meilleur comme du pire, et en particulier d’une « sortie de route » possible pour l’humanité. Du coup c’est bien la question du salut de l’homme (et non de la planète) qui se pose. Mais comment s’en sortir par le haut ? Il nous faut entrer dans un dialogue des civilisations pour faire ensemble le tri sélectif de la modernité : sauvegarder l’individuation, la liberté de conscience, le droit des femmes par exemple, mais abandonner la chosification des êtres. Une des voies identifiée par Patrick Viveret est d’entrer dans ce rapport poétique au monde proposé par l’UNESCO dans un programme pour un « universel réconcilié » pour un vivre-ensemble tolérant et humaniste, basé sur l’œuvre des 3 poètes : Rabrindanath Tagore, Pablo Neruda et Aimé Cesaire.

Enfin la dernière mutation à laquelle nous sommes confrontés est de même nature que celle du passage du paléolithique au néolithique avec l’invention de l’agriculture. Car pour la première fois, l’homme est capable d’intervenir non seulement sur son environnement (agriculture) mais sur l’espèce humaine elle-même1. Il s’agit pour nous de passer de l’espèce homo sapiens-demens (selon le mot de Edgar Morin) à l’homo sapiens-sapiens; autrement dit d’humaniser l’humanité, sortir de l’age de pierre (lithique) comme le propose par exemple les « dialogues en humanité », poser la question humaine comme question politique.

Alors que faire pour la cause humaine? Patrick Viveret approfondit son diagnostic. Il constate que l’homme est une espèce qui ne s ‘aime pas et qui rêve en permanence d’une autre condition que la sienne afin d’échapper aux mouvements de la vie, de la mort et de la conscience; les grands problèmes vitaux de l’humanité découlent d’un manque d’attention et de solidarité entre les hommes. L’homme est fasciné par ce qui dure, ce qui brille et ce qui se transmet; ce qui survit. Ainsi le monde occidental est pris par la peur de la mort, la fuit, la cache. Or sans la mort où trouver l’audace de vivre? Patrick Viveret l’a expérimenté au travers d’un jeu proposé lors d’une rencontre : c’est bien la proximité et la certitude de notre mort qui nous permet d’identifier l’essentiel dans nos vies et de le vivre. Elle inverse le rapport réalisme/idéalisme : le vrai réalisme est d’assumer notre finitude et de bâtir sur l’essentiel; et non d’entrer dans des rapports de domination et de rivalité. Toutes les grandes sagesses et religions du monde le confirment. En fuyant sa condition mortelle, l’humanité a le choix quant à la voie qu’elle suivra pour « réussir à échouer ».

Le problème de la gouvernance mondiale est maintenant posé pour la survie de l’humanité. PatrickViveret identifie 6 menaces majeures qui devraient être traitées (propose-t-il) par un ministère de la sauvegarde de l’humanité : l’habitabilité de la terre, l’autodestruction par les armes de destruction massive, la misère et l’humiliation, la démesure financière et économique, le risque de guerre civilisationelle, la béance entre la science et la conscience.

Les septiques opposeront l’instinct de domination de l’homme. En fait l’homme est très ambivalent. Rappelons que contrairement aux autres espèces, l’homme nait prématuré, il est donc vulnérable à sa naissance et son vrai défi est la confrontation à l’altérité, à l’amour qui lui permet d’atteindre sa maturité. Le vivre ensemble ne va pas de soi, et ni la fin de l’exploitation ni la main invisible du marché, ni le couple discipline/culpabilisation ne permettent de libérer la créativité, la curiosité et le plaisir nécessaires au bonheur de l’humanité. Il nous faut passer de l’ego/compétitif à l’alter/coopératif. Il nous faut nous tourner vers l’essentiel pour l’homme : l’amour, le bonheur et le sens. Chacun des trois termes marchent ensemble, on ne peut penser l’un sans l’autre. Les expériences passées semblent condamner leur réinvestissement par le politique. Aussi bien le capitalisme que le communisme ont instrumentalisé ces aspirations. Il est temps de réviser cela. Comment construire une société sans fraternité, sans prendre en compte l’altérité? et de constater que la gestion de l’intérêt économique ne dure que dans une société qui partage des valeurs transcendantes, lorsque l’économie est encastrée dans une civilisation où les valeurs supérieures sont affirmées à l’échelle de l’individu comme celle de la collectivité. Le bonheur lui, n’est pas un capital à conquérir ou à préserver, il est de l’ordre de l’être, de la présence; vivre à la bonne heure, permettre à chacun de vivre et non de survivre, sortir du couple excitation/dépression dans lequel nous vivons pour entrer dans celui de l’intensité/sérénité. Enfin le sens est lieu de questionnement; il risque d’être instrumentalisé, sans respect pour la quête de l’autre, on entre dans des logiques meurtrières; toute civilisation doit reconnaître le droit à l’objection de conscience.

Face à ces défis, Patrick Viveret nous propose donc la stratégie du désir : désir d’humanité face à la sidération. Sortir du TINA (There Is No Alternative- M. Thatcher); sortir du DCD : Dérégulation, Compétition; Délocalisation. La phase en cours est particulièrement dangereuse, comme en toute fin de cycle. Son effondrement se traduit par l’aggravation de ses aspects les plus caricaturaux : forme brutale de l’hypercapitalisme, oubli des objectifs du millénaire, oubli de la lutte contre le dérèglement climatique, austérité. Face à cette logique meurtrière, il faut oser parler d’une alternative au capitalisme et non d’un simple aménagement.

Patrick Viveret engage une relecture de la pensée de André Gorz. qui affirmait l’incapacité du capitalisme à assurer sa propre soutenabilité. Cette vision est reprise aujourd’hui par des hommes du cœur du système comme Patrick Artus, Alan Greenspan, Jean Peyrlevade. Avec André Gorz, Patrick Viveret pose la question : « comment éviter une sortie barbare du capitalisme ? ».

Il propose d’abord de traiter ensemble (et non séparément) les trois dettes: la dette écologique (mesurée par l’empreinte écologique), sociales (transfert de richesse des salariés vers la finance de l’ordre de 35 000 milliards depuis 30 ans) et financières. Patrick Viveret propose plusieurs mécanismes et fait référence aux réformes proposées par Roosevelt 2012. Il propose par exemple une ré-appropriation démocratique de la monnaie par la mise en place de monnaies sociales, à valeur ajoutée écologique, territoriale et citoyenne et à système anti-spéculatif par perte de valeur dans le temps; la mise en place d’un audit démocratique des richesses réelles, une forme d’inventaire permettant de vérifier ce qui entre de manière positive (les bénéfices) ou négative dans la richesse d’un pays; une « économie plurielle avec marché », mutation du travail contraint vers le travail choisi, la mise en place d’un revenu d’existence.

Pour lui trois mécanismes symbolisés par le trigramme R.E.V., nous permettront de créer des alternatives aux logiques de rivalités : la Résistance créative, l’Expérimentation émancipatrice et la Vision transformatrice. Là encore ces trois termes sont inséparables : des résistances réduites à des révoltes ne mènent à rien (comme à l’occasion de certaines fermetures d’usine), comme des visions utopiques sans incarnation (comme dans certains mouvements alternatifs), ou des expérimentations limitées sans volonté transformatrice (comme dans certaines actions contre l’exclusion et la grande pauvreté). Le REV se traduit dés aujourd’hui dans l’économie solidaire et sociale, dans les mouvements altermondialistes, dans le mouvement des territoires en transition, chez les hommes de bonne volonté qui font le choix de la non violence et de la non coopération. Mais la construction de solutions locales face au désordre global ne suffit plus. Patrick Viveret en appelle aux forces déjà présentes qui font que « ça ne va pas plus mal », et qui se traduisent par des mouvements comme le printemps arabe, les indignés, occupy Wall street. Il s’agit de mouvements révolutionnaires compte tenu de la radicalité des transformations envisagées mais qui ont tiré les leçons du caractère contreproductif des tentatives violentes de prise de pouvoir.

Un observateur extérieur à qui ont aurait prédit la succession de catastrophes après la crise de 29 aurait certes été septique tant elles sont grandes, mais il l’aurait été encore plus si on lui avait annoncé la réconciliation franco allemande, un président noir aux USA et une chancelière en Allemagne.

Aujourd’hui, les possédants organisent la rareté pour leur propre jouissance ce qui engendre la misère des dépossédés, la peur et le mal y compris pour le possédant, possédé qu’il est par sa propre puissance. Il y a une alternative, la trouver suppose de repérer ce qui nous rend vraiment heureux : la gratuité; une rencontre, un paysage, de nouvelles connaissances. Le capitalisme a instrumentalisé l’amour le bonheur et le sens et détourné leurs énergies. Il s’agit pour nous d’apprendre à vivre à la bonne heure. Nous avons rendez vous avec l’essentiel : le développement de l’ordre de l’être.

 

Bruno Lamour

 

1Michel Serre repère ce passage dans une nouvelle ère par le fait que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité et en à peine 100 ans , une très forte minorité d’occidentaux sont agriculteurs (3% en France)

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