«La société de verre : Pour une éthique de la fragilité », Philippe Corcuff, 2002.

la-societe-de-verre

“- Où c’est que vous allez, maintenant ?
– Chez moi, j’ai répondu. Comme si j’avais jamais su où c’était.”

– James Crumley, Le dernier baiser.


L’éclatement du sens, au mieux sa dispersion, qui ne l’a pas vécu et qui ne sera pas amené à le vivre ? Que voyons-nous hors un flux médiatique allant d’un débat à un autre, ou plutôt un spectacle qui entendrait nous tenir les yeux ouverts la nuit, pour ne pas se reposer et prendre le temps de l’éveil ? S’agit-il de s’armer pour une telle course ?

Toutes les structures stables de notre société sont en question. Questions posées d’abord, après les Lumières, enracinées dans et par elles, à propos de ce qui devait être, puis questions vécues, dans nos vies, dans nos chairs.

En antidote, des paroles performatives, de soin, de rassemblement. Rassembler ? Rassembler quoi, si ce n’est d’abord nous-mêmes, ce je social et intime, pris entre des forces allant et venant dont parlait Deleuze avec ses lignes de Pollock, qui oeuvrent dans nos vies, la famille et le travail, l’hyper-productivisme et l’exclusion, le flirt et l’âge de toutes les solitudes, le culte du corps et le corps politisé, les choix voulus et ceux subis, les certitudes que nous affichons et le doute qui nous habite soudain, les adaptations dont nous avons à faire preuve tous les jours, les multiplicités d’attitudes, d’individualisations, de représentations d’un monde d’autant plus éparpillé qu’il, nous dit-on comme ça, se globalise. Quel progrès ? Est-il possible de seulement se l’imaginer, dans un rapport à soi et aux autres heureux et apaisé ?

Une respiration si peu évidente qu’on peut se poser la question des composantes capables, aux heures d’une efficacité si désirée qu’il y faudrait peu de précautions, de donner à avenir. D’y voir clair, simple et loin.

Chose sûre, nous voici dans une plus grande inquiétude, plongés dans ce sort qu’est le langage par la multiplicité des fins des discours qui répondaient obstinément des absences. Tout semble pourtant à portée. Tout ? Comment vit-on cette fin de la transcendance qui présidait aux grands appels ? Fort nuancement qui nous met face aux difficultés de l’être et à ses nombreuses énonciations culturelles.

Alors la longue tradition et le refuge de la connaissance, cette science et cette philosophie en profonde réforme depuis Copernic ? Mais comment s’inscrivent-elles dans nos rapports au quotidien ? De quelles expériences relèvent t-elles ? Quel lien entre une connaissance savante jamais autant précisée et diffusée, et nos routes bordées de préoccupations humaines ? Quel équilibre, quand c’est finalement “la rencontre avec le foisonnement du présent” qui, bousculant nos schémas, nous donne à vivre et à connaître ? Quel sens alors et quels appuis pour notre nouvelle fragilité ?

Philippe Corcuff tente l’essai. Celui de signifier qu’il existe des liens ontologiques entre la culture, la connaissance et la vie que nous avons à vivre. Que ces liens sont aptent à fonder un regard – et une verticalité. Qu’ils sont aussi les amis de l’humble. Que l’on peut apprendre plus d’un film naïf que d’un traité. Que nous vivons cultivés. Et que pourtant tout ne se vaut pas. Que la complexité comme la vie s’opposent aux nombreuses schématisations. Que la lacune y est un lest favorable, pour peu que cette vie nous épargne de trop d’agressions et que la violence, symbolique aussi, ne soit pas la dernière réponse.

Rappel donc, à notre expérience intime de la vérité, celle de simplement vivre au sein d’un débordement désormais à nu, et dont la question est de savoir qu’en croire et qu’en faire. Hommage aussi, délicieux, à la liberté humaine, qui se fortifie à mesure que sa propre conscience la relativise, et à nos parcours, qui se cultivent de “lumières tamisées”, d’interrogations et des brics et des brocs de notre quotidien. Êtres en devenir, entre tourments et émerveillements, un constat qui définit aussi une politique contemporaine, dont la question de la légitimité se trouve fort logiquement soulevée. C’est en tout cas ainsi que se conclut cet éclairage de l’universitaire (dont on goûte avec joie la formation de sociologue et d’anthropologue), citant entre autres figures marquantes, René Char, comme une autre énonciation.

Un nouvel humanisme, peut-être. Comme finalement ce que la vie, en rappel permanent, nous donne réellement : une possibilité. C’est en tout cas ainsi que j’ai lu ce livre, résonnant dans mon quotidien par sa clarté et sa bienveillance, grandes choses parmi ces petites choses qui font notre vie.
f

f
“- Mithrandir ? Pourquoi le semi-homme ?
– Je ne sais pas. Saroumane pense que seul un grand pouvoir peut tenir le mal en échec. Mais ce n’est pas ce que j’ai découvert. Je crois que ce sont… les petites choses, les gestes quotidiens des gens ordinaires qui nous préservent du mal. Pourquoi Bilbon Sacquet ? Peut-être est-ce parce que j’ai peur. Et qu’il me donne du courage.”

– Dialogue entre Galadriel et Gandalf, Le Hobbit, J.R.R. Tolkien.
f

f

Laurent Cabello

PLAN DU SITE